25 janvier 2013

Le cas Florence Cassez divise le Mexique.


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Il y a sept ans Zinedine Zidane fracassait le sternum de Marco Materazzi lors de la finale de la Coupe du Monde en Allemagne. Il y a sept ans, Barack Obama n’avait passé qu’une petite année à représenter l’Illinois au Sénat américain : un novice. Il y a sept ans, le mois de mars voyait les bourgeons fleurir et les manifestants colorer les rues des villes françaises pour lutter contre le C.P.E. [contrat première embauche, nldr], projet du gouvernement Villepin. Bref, il y a sept ans, on avait tous, logiquement, sept ans de moins. Mais pendant le mois de décembre 2005, un autre évènement eu lieu, l’arrestation de la française Florence Cassez par la justice mexicaine. Elle vient d’être libérée le 23 janvier 2013, après avoir passé… sept ans en prison. Sept ans, c’est long.

 D’Eurodif à Tepapan.

Intéressée par les cultures et les langues, la jeune française décida en 2003 de quitter son travail à l’Eurodif de Lille pour rendre visite à son frère installé au Mexique afin d’y apprendre l’espagnol. Elle se lança ainsi à l’aventure, travaillant au début pour son frère, puis finalement atterrissant dans un cabinet d’architecte, où elle commença à fréquenter un client, Israel Vallarta Cisneros. Ils finirent par habiter ensemble, passant leurs weekends dans le ranch d’Israel, environ 20 kilomètres au sud de Mexico. Un lieu lointain, isolé, où de nombreuses voitures étaient stationnées, Israel vivant des réparations et de la revente de ces dernières. Malgré leur rupture, Florence resta vivre dans le ranch de septembre à décembre 2005, avant de trouver un autre pied-à-terre. Et c’est alors, le 8 décembre 2005, que l’A.F.I. (Agencia Federal de Investigaciones, l’équivalent du FBI mexicain) intercepta la voiture de Vallarta et interpella les deux personnes.

Florence Cassez sortant de la prison de Tepapan protégée par un gilet par balle.

La « diabolique sanguinaire » tombe avec le chef du Zodiaco.

L’histoire de cette Lilloise de 38 ans a tout d’un cauchemar, le genre de rêve où l’on se réveille en sueur et où l’on est incapable d’expliquer ce qu’il s’est réellement passé. Les charges sont lourdes, il se trouve qu’Israel Vallarta est connu par la police comme étant le chef d’un groupuscule de séquestreurs nommé le Zodiaco, proche des narcotrafiquants. Le rapt était réellement une spécialité de son compagnon : il a reconnu officiellement dix enlèvements et un meurtre, mais le total pourrait atteindre des chiffres plus vertigineux. Jugée complice, elle resta en prison jusqu’au jugement de son ex-compagnon en 2008, à la suite duquel elle est condamnée à 96 ans de prison, ramenés à 60 ans en 2009.

Dès lors la police utilisa le cas Cassez comme un avatar de l'efficacité de son action contre le crime-organisé. La presse ne se fit pas prier pour relayer cette stratégie de communication, faisant de Florence Cassez une « diabolique sanguinaire ». Symbole de la réussite du président Calderón, la Française fut considérée comme un membre à part entière de la bande de Zodiaque et la médiatisation du couple hétéroclite transforma ce dossier en un exemple parfait pour illustrer la poigne nouvelle de l’État dans un pays corrompu et habitué aux règlements de compte. Il était en effet difficile à cette époque de croire en son innocence et ce, malgré les pressions de plus en plus appuyées de Nicolas Sarkozy. La justice mexicaine ne flancha pas et continua de faire de Florence Cassez un exemple dans sa lutte contre le fléau criminel touchant le pays.

Un changement de cap dans la presse mexicaine.

La presse mexicaine a toutefois complètement changé de cap depuis quelques mois. Celle qu’ils appelaient la Diabolica n’aurait en effet pas bénéficié d’un procès équitable. L’affaire est donc rapidement devenue un scandale politico-judiciaire. En voici les étapes : le fondateur de l’A.F.I., Genaro García Luna, était à la tête de l’agence au moment des faits et Calderón n'avait été élu que quelques mois plus tôt sous la bannière du « Limpiar el país por un México seguro para tí y los tuyos »[1]. Or, les résultats de la police étaient calamiteux et García Luna devait inverser la tendance pour sauvegarder la réputation de son agence. L'affaire Cassez tomba à point nommé et Genaro García Luna (souvent accusé d’être proche des narcos [1, 2]) fut même, par la suite, nommé Ministre de l’Intérieur par Calderón.

Les autorités ont toutefois fini par avouer que l’arrestation était un « montage » de l’A.F.I., bafouant les droits civils de la Française. On a en effet omis de présenter les présumés coupables au ministère public, ce qui est une infraction aux règles de la Constitution. Par ailleurs, la mise en scène assez grossière d'une vidéo a laissé de nombreux doutes. Diffusée sur TV Azteca et Televisa[2], cette vidéo montre une famille kidnappée dans le ranch et retrouvés par l’A.F.I. Or, Televisa a confirmé le 23 janvier 2013 (7 ans après les faits) qu’il s’agissait d’un montage télévisé. Depuis, les critiques fusent et les journaux ont changé leur fusil d’épaule, visant cette fois le président Calderón lui-même, séquestré politiquement par un ministre de l’Intérieur trop populaire pour être désavoué. Le cas Florence Cassez est donc devenu une illustration internationale des symptômes du Mexique entre crime organisé, corruption banalisée et politiciens véreux.

« Libre du fait de vices de procédure et non du fait de son innocence ».

Le Procureur Général de la République, Jesús Murillo Karam, a donc annoncé que la Française a été « libérée du fait des vices de procédure propres à son procès et pas de son innocence ». Car même si les  pratiques illégales de García Luna et de Calderón ont été mises à jour, il est toujours impossible d'établir l'innocence ou la culpabilité de Florence Cassez. Cela divise profondément le pays del Aguíla y del Nopal. L’un des otages est d'ailleurs sorti de l'ombre pour critiquer son pays et ses institutions, allant jusqu'à qualifier ces dernières de « porcheries ». Sur les réseaux sociaux, les reproches fusent en direction de la justice mexicaine etde la fourberie du président.

Sept ans de bataille et seulement deux mois pour changer le destin de la condamnée.

Il faut dire que les coïncidences son relativement troublantes sur ce cas. Et c’est surtout la chronologie des faits qui est intéressante. Il se trouve que depuis moins de deux mois (le 1er décembre 2012) le nouveau président mexicain, Enrique Peña Nieto a pris ses fonctions. Or, ce président appartient au Parti Révolutionnaire Institutionnel qui a repris le pouvoir au P.A.N. (Partido de Acción Nacional) de Calderón après 12 ans d'opposition. Et réussir en seulement 2 mois à changer le destin de la Française qui s’est battu pendant près de 7 ans pour clamer son innocence, c’est étonnamment court.  

Á gauche, Enrique Peña Nieto, le nouveau président du Mexique, du P.R.I. et à droite Felipe Calderón, l'ancien président du pays, représentant le P.A.N., lors d'une des nombreuses réunions qu'ils ont tenu pendant la période de transition.

Le système judiciaire mexicain est composé de onze juges, qui dirigent la Cour Suprême de la Nation, nommés par le Sénat. Le président, lui, a le droit de remplacer seulement les « absents » c'est-à-dire les personnes décédées, ce qu’il a fait en la personne d’Alfredo Gutiérrez Ortíz Mena, un de ses proches collaborateurs. Afin de voter ou non la libération de Florence Cassez, les cinq magistrats s’occupant de ce cas doivent s’accorder sur une majorité absolue (3 sur 5) pour valider la décision, ce qui n’a jamais été le cas avant le jour fatidique du 23 janvier 2013. Alfredo Gutiérrez Ortiz Mena, le proche du président a donc logiquement suivi ses volontés, mais qu'en est-il des autres juges qui avaient repoussé il y a peu la libération de la Française 1 vote contre 4. Mystère. On peut, dès lors, se demander comment des personnes qui ont travaillées sur la même affaire depuis aussi longtemps peuvent changer d'avis si rapidement, cela peut même conduire à des soupçons de corruption à grande échelle dans le système judiciaire mexicain. 

Un jackpot politique pour Peña Nieto ?

Il faut signifier clairement que, pour le nouveau président, le fait de libérer Florence Cassez est une grande réussite. Marquant la fin de la politique offensive envers le crime organisé de son prédécesseur et donc relançant le statu quo des deux côtés. Dans le même temps cela permet aux relations franco-mexicaines de prendre un nouveau départ, point crucial pour l’économie, car cela signifie le développement d’échanges commerciaux importants avec les autres membres de l’Union Européenne, comme l’Allemagne, qui avaient été freinés par Paris.

Par ailleurs, le pouvoir exécutif a réussi à tourner sa libération d’une manière parfaite pour ses concitoyens peu attentifs, prenant pour justification les vices de forme et non pas l’innocence de Florence Cassez. Cette attitude a donc encore plus mis en difficulté la politique du P.A.N. de Calderón en faisant de Peña Nieto le sauveur du système judiciaire mexicain et en discréditant totalement la politique de son prédécesseur. Parallèlement à cela, en refusant de déclarer la Française innocente, il a réussi à garder  le soutien de l’opinion publique (à part quelques déflagrations sur les réseaux sociaux) en épargnant les victimes du gang.

Une attitude trop victorieuse de Paris face au scepticisme de Mexico.

Un certain scepticisme a donc vu le jour au Mexique, ce 23 janvier 2013, lors de la libération de Florence Cassez. Entre symbole d’une lutte qui semble abandonnée contre les narcotrafiquants liée au mandat de Calderón et irrégularité judiciaire flagrante, la Cour Suprême a décidé de libérer la Française. Les arguments développés par ses avocats concernant les vices de procédure ont eu le poids suffisant pour qu’elle retourne en France sans avoir été innocentée par la justice mexicaine. Cela peut amener, tout de même, à se demander si son jugement n’a pas été qu’un traitement de faveur en rapport avec sa nationalité. De nombreux(ses) mexicain(e)s se trouvent en effet dans des cas similaires, mais sont toujours en prison. On peut également se demander si le président Peña Nieto n’a pas utilisé cet affaire pour asseoir un peu plus son pouvoir récent.

Face à cette situation tendue, Paris devrait peut-être revoir sa copie et accueillir Florence Cassez d'une manière plus humble, pas comme une héroïne ou une nouvelle « Ingrid Betancourt » reçue par le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, et d'autres diplomates. Elle reste une ex-prisonnière, libérée pour un vice de forme, et n'est en rien innocentée des charges qui pesaient contre elle (qui concernent des vies humaines) par la justice mexicaine.



[1] « Nettoyer le pays pour faire du Mexique un pays sûr pour toi et les tiens »
[2] Les réputations sulfureuses de ces deux empire de la Télévision n’est plus à prouver, ils ont été accusés d’avoir soutenu « plus que la normale » le candidat du PRI et futur vainqueur Enrique Peña Nieto, déclenchant un mouvement de protestation de la part des étudiants de Mexico nommé YOSOY132 en référence à une assemblée dans une université qui avait « chahuté » le candidat du PRI et qui avait été injustement dénigré par les deux chaînes.

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