Ce n'est qu'une question de temps avant que les insurgés syriens ne quittent définitivement la ville martyr de Homs. Le 1er mars dernier, ils abandonnaient le quartier de Baba Amro (ou Baba Amr, on peut dire les deux), transformé en un champ de ruine après des semaines de bombardement de la part des forces armées officielles. Ce sont désormais les quartiers de Bab Sbaa, de Khaldiyé et de Karam al-Chami qui font l'objet de bombardements selon Libération. Les témoignages qui nous parviennent de toute la Syrie révèlent de multiples exactions contre la population civile. Tireurs d'élites du régime qui frappent aveuglément au moindre mouvement, torture au sein des établissement hospitaliers, massacres de familles entières. La liste est longue. Pourtant, à l'heure où ces lignes sont écrites, les mains de Bachar el Assad, le président de la République arabe syrienne, sont à peine entravées par de maigres sanctions économiques et une résolution non contraignante de l'Assemblée générale des Nations Unies.
La Russie et la Chine s'opposent en effet à l'adoption d'une résolution par le Conseil de Sécurité, seul à même d'imposer une intervention afin d'imposer l'arrêt des combats, estimant avoir été dupées par la précédente résolution 1973 (dont la traduction française est publiée sur le site du Monde) ayant trait à la situation en Libye. Celle-ci interdisait
« tous vols dans l'espace aérien de la Jamahiriya [régime instauré par Muammar Khadafi qui signifie "Etat des masses" et qui est censé être gouverné par démocratie directe, ndb] arabe libyenne
» et autorisait les Etats membres des Nations Unies, en coopération avec le secrétaire général Ban Ki-moon,
« à prendre toutes mesures nécessaires [...] pour protéger les populations et les zones civiles menacées [...] tout en excluant le déploiement d'une force d'occupation étrangère sous quelque forme que ce soit et sur n'importe quelle partie du territoire libyen
» . Pensant limiter l'ingérence occidentale en Libye, la Chine et la Russie ne s'étaient pas opposées à l'adoption de cette résolution, mais la France et la Grande-Bretagne, épaulées par l'OTAN et son principal contributeur les Etats-Unis, avaient étendu la notion de zone d'exclusion aérienne à des frappes stratégiques sur les positions des soldats loyalistes, ayant ainsi indirectement soutenu les insurgés.
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| Le Conseil de Sécurité de l'Organisation des Nation Unies, le 4 février 2012, lors des vétos de la Chine et de la Russie à une résolution contraignante pour la Syrie. |
Cette manœuvre a été considérée comme une tromperie par la Russie et la Chine, qui maintiennent donc le consensus international hors de portée. Le traitement médiatique occidental, lui, semble plus unanime. Or ce n'est qu'une impression : si certaines personnalités défendent Bachar el-Assad (comme le président d'honneur du Front National Jean-Marie Le Pen ou sa fille, Marine Le Pen, candidate à l'élection présidentielle qui a toujours refusé de dénoncer les exactions du régime syrien), on assiste surtout à une contre-médiatisation du conflit qui se développe insidieusement sur internet.
La mise en cause de la légitimité de l'Observatoire syrien des droits de l'homme.
Sa première cible, l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH). Cet organisme, qui serait basé à Londres, n'a pas de reconnaissance officielle. Peu de temps après le début de la crise, il a commencé à regrouper des informations et à les transmettre, notamment par le biais de l'Agence France Presse (AFP), alors que la Syrie maintenait l'opacité médiatique la plus totale en interdisant la présence de journalistes étrangers sur son territoire. Depuis, des journalistes ont pu rejoindre les zones concernées, mais l'Observatoire constitue encore une source indispensable d'information. Selon l'enquête menée par Baudoin Loos, un journaliste du site lesoir.be, les renseignements de l'OSDH seraient récoltés quotidiennement par téléphone, auprès de « correspondants dans toutes les grandes villes de Syrie ». D'après un certain Dr Mousba Azzawi, qui aurait répondu à un courriel adressé à la seule adresse e-mail disponible sur le site de l'OSDH (disponible uniquement en arabe et en anglais sur une page facebook), l'Observatoire « [travaille] avec eux [les correspondants] depuis des années et ils sont tous fiables ». Quant à l'identité du directeur de l'organisation, elle reste incertaine : il dit vivre en Suède et s'appeler Rami Abdel Rahmane, mais il s'agirait, selon un intellectuel syrien qui a souhaité rester anonyme, d'un pseudonyme.
La mise en cause de la légitimité de l'Observatoire syrien des droits de l'homme.
Sa première cible, l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH). Cet organisme, qui serait basé à Londres, n'a pas de reconnaissance officielle. Peu de temps après le début de la crise, il a commencé à regrouper des informations et à les transmettre, notamment par le biais de l'Agence France Presse (AFP), alors que la Syrie maintenait l'opacité médiatique la plus totale en interdisant la présence de journalistes étrangers sur son territoire. Depuis, des journalistes ont pu rejoindre les zones concernées, mais l'Observatoire constitue encore une source indispensable d'information. Selon l'enquête menée par Baudoin Loos, un journaliste du site lesoir.be, les renseignements de l'OSDH seraient récoltés quotidiennement par téléphone, auprès de « correspondants dans toutes les grandes villes de Syrie ». D'après un certain Dr Mousba Azzawi, qui aurait répondu à un courriel adressé à la seule adresse e-mail disponible sur le site de l'OSDH (disponible uniquement en arabe et en anglais sur une page facebook), l'Observatoire « [travaille] avec eux [les correspondants] depuis des années et ils sont tous fiables ». Quant à l'identité du directeur de l'organisation, elle reste incertaine : il dit vivre en Suède et s'appeler Rami Abdel Rahmane, mais il s'agirait, selon un intellectuel syrien qui a souhaité rester anonyme, d'un pseudonyme.
L'AFP, qui relaie les informations de l'OSDH, affirme qu'elles ont pour la plupart été recoupées et sont donc a priori considérées comme exactes. L'Observatoire est pourtant l'objet d'attaques virulentes sur le Net. Le site infosyrie.fr dénonce une « déstabilisation assistée par ordinateur » menée à l'encontre du régime syrien et met directement en doute la véracité des chiffres rapportés par l'OSDH. Si questionner la partialité de ce dernier semble légitime, il faut prendre garde à ne pas tomber dans le travers inverse, comme le fait Infosyrie. Sous couvert de « ré-information
» quant à la situation syrienne, ce site distille un douteux discours de soutien à Bachar el-Assad. L'intention initiale est pourtant louable : mettre le discours émis par les insurgés en doute afin de ne pas transmettre tel quel ce qui s'apparente à des déclarations optimistes et partisanes. Là où le bât blesse, c'est qu'Infosyrie va plus loin et donne le mauvais rôle à l'Armée de libération syrienne (ALS). Soulignant les violences commises par celle-ci, le site nie la répression féroce du régime envers un mouvement qui se voulait pacifiste avant qu'il ne doive se défendre par les armes. Infosyrie assure que l'OSHD n'a d'autre objectif que de « faire "mousser" au maximum les exploits » des insurgés.
Une alter-médiatisation du conflit qui prend sa source sur internet.
Une nébuleuse de sites et de blogs diffuse cette vision du conflit sur la toile. Les articles les plus violemment critiques envers l'opposition syrienne sont échangés, reproduits « avec l'aimable autorisation » de chacun des auteurs. Parmi ces blogs, on peut distinguer celui d'Eva R-sistons. Cette femme, qui serait diplômée de la Sorbonne et d'une école de journalisme, aurait publié plusieurs ouvrages et serait même « lauréate de l'Académie française ». Il va sans dire qu'après enquête, nulle trace de cette soi-disant journaliste « non-alignée » parmi les lauréats des prix de l'Académie française. Cette blogueuse à l'identité douteuse s'était également positionnée en faveur de la candidature de François Asselineau à l’élection présidentielle. Que ceux qui n'auraient jamais entendu parler de M. Asselineau se rassurent, il est l'obscur candidat de l'Union Populaire Républicaine, dont le programme prévoyait entre autre la sortie de l'euro, de l'Union Européenne et de l'OTAN.
Qu'on ne s'y trompe pas, nous ne cherchons pas ici à décrédibiliser ceux qui défendent Bachar el-Assad en pointant du doigt leurs excentricités mais seulement à dépeindre ce phénomène périphérique du conflit syrien dans son ensemble. La dernière touche à ce tableau, Louis Denghien, un homme qui semble être au cœur de cette « alter-médiatisation ». Nous le considérerons à défaut comme un journaliste, faute d'avoir pu obtenir plus d'informations. Cet homme est le rédacteur en chef du site Infosyrie et collabore avec le réseau Voltaire, un « réseau de presse non-alignée [selon la description fournie par le site internet éponyme], spécialisé dans l’analyse des relations internationales, créé à l’initiative de l’intellectuel français Thierry Meyssan ».
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| Capture d'écran du site Infosyrie, qui tente de se placer en opposition avec le journal du Monde. |
Une alter-médiatisation du conflit qui prend sa source sur internet.
Une nébuleuse de sites et de blogs diffuse cette vision du conflit sur la toile. Les articles les plus violemment critiques envers l'opposition syrienne sont échangés, reproduits « avec l'aimable autorisation » de chacun des auteurs. Parmi ces blogs, on peut distinguer celui d'Eva R-sistons. Cette femme, qui serait diplômée de la Sorbonne et d'une école de journalisme, aurait publié plusieurs ouvrages et serait même « lauréate de l'Académie française ». Il va sans dire qu'après enquête, nulle trace de cette soi-disant journaliste « non-alignée » parmi les lauréats des prix de l'Académie française. Cette blogueuse à l'identité douteuse s'était également positionnée en faveur de la candidature de François Asselineau à l’élection présidentielle. Que ceux qui n'auraient jamais entendu parler de M. Asselineau se rassurent, il est l'obscur candidat de l'Union Populaire Républicaine, dont le programme prévoyait entre autre la sortie de l'euro, de l'Union Européenne et de l'OTAN.
Qu'on ne s'y trompe pas, nous ne cherchons pas ici à décrédibiliser ceux qui défendent Bachar el-Assad en pointant du doigt leurs excentricités mais seulement à dépeindre ce phénomène périphérique du conflit syrien dans son ensemble. La dernière touche à ce tableau, Louis Denghien, un homme qui semble être au cœur de cette « alter-médiatisation ». Nous le considérerons à défaut comme un journaliste, faute d'avoir pu obtenir plus d'informations. Cet homme est le rédacteur en chef du site Infosyrie et collabore avec le réseau Voltaire, un « réseau de presse non-alignée [selon la description fournie par le site internet éponyme], spécialisé dans l’analyse des relations internationales, créé à l’initiative de l’intellectuel français Thierry Meyssan ».
Des personnalités engagées qui prêtent à controverse.
Ce dernier, auteur de nombreux articles pour Infosyrie, bénéficie d'une notoriété qui dépasse le cadre du conflit syrien proprement dit. Il est en effet l'auteur de l'Effroyable Imposture, un ouvrage pénétré de la théorie du complot dans lequel il décrit les attentats du 11 septembre 2001 comme des actes de terrorisme intérieur qu'il attribue à une « faction du complexe militaro-industriel » américain. Personnalité décriée, il aurait ainsi été exclu de Sciences Po Paris selon des circonstances inconnues, puis de différentes associations de défense des droits homosexuels.
Louis Denghien est beaucoup plus discret. Du fait de sa position chez Infosyrie, il est l'auteur de nombreux articles à propos de la situation syrienne, dans lesquels il tente de faire « de la contre-information, de la réinformation » face aux « mensonges », aux « simplifications », et au « manichéisme de type hollywoodien » dont font preuve les médias occidentaux dans leur traitement du conflit syrien. C'est en tout cas ce qu'il affirme, lors d'une interview donnée à Radio Courtoisie. Cette radio, s'il faut le rappeler, est généralement considérée comme de droite voire d'extrême droite puisque s'y expriment régulièrement des personnalités religieuses ou politiques, « de François Bayrou à Jean-Marie Le Pen », selon la formule du patron de Radio Courtoisie, Henry de Lesquen.
Alors qu'il cherche à légitimer son discours alternatif quant à la réalité syrienne, Louis Denghien entretient des relations troubles qui déservent son projet. Radio Courtoisie n'est pas le seul exemple. En juin 2011, il choisit de donner la parole à Jacques Vergès, l'avocat célèbre pour avoir défendu des personnes accusées de crimes extrêmement graves (dont Klaus Barbie, accusé et convaincu de crime contre l'humanité, Slobodan Milošević ou encore Laurent Gbagbo). Celui-ci choisit alors d'appeler à « défendre l’État actuel » en Syrie. Pourquoi pas, ce ne sont que des propos recueillis par Denghien, qui n'engagent pas sa propre opinion.
Mais ce qui restait de notre bienveillante indulgence se dissipe lorsque l'on découvre que deux de ses articles ont été repris et publiés par l'antenne française de l'IRIB [Islamic Republic of Iran Broadcasting, qui propose notamment « la position officielle du gouvernement de la République Islamique d'Iran concernant les développements internationaux », ndb] et par le site français de l'agence de presse SANA [Syrian Arab News Agency, agence de presse officielle du régime syrien, ndb], qui s'en donne évidemment à cœur joie et décrit Denghien comme un véritable « journaliste français ». On se demande alors si le rédacteur en chef d'Infosyrie n'est pas au service du régime qu'il tente de réhabiliter.

