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6 juillet 2013

Mexique - Quand l'absurde a pris la place de la politique


Fermez les yeux et imaginez-vous quelques instants dans une ville couverte de pancartes et d’affiches électorales représentant des animaux aussi variés qu’incongrus. Non, vous n’êtes pas dans un parc à thème. Non, vous n’êtes pas non plus en train de lire un extrait de la Ferme des Animaux de George Orwell, où les cochons Napoléon et Boule de Neige règnent sur le reste des animaux. Cette vaste coalition animale est en fait la seule bouffée d’air frais d’une campagne politique bien terne pour les élections locales mexicaines du 7 juillet.

Plusieurs villes ont déjà proposé des candidats disons… « différents » à ces élections locales. La ville de Xalapa, capitale politique de l’État de Veracruz a en effet vu le candigato [jeu de mots rapprochant gato (chat) et candidato (candidat), ndb] Morris trônant fièrement sur des photos dignes des plus grands politiciens. Le « candichat » a même déjà près de 130 000 admirateurs sur Facebook. Le phénomène prend tellement de poids que les dirigeants de l’État s’inquiètent de voir des votes se perdre réellement dans ces abîmes de l’absurde. Comme quoi, il ne faut pas réveiller le chat qui dort !

Une pancarte faisant l’apologie de Morris le candichat, rappelant celles de Barack Obama avant sa première élection en novembre 2008.

Morris le chat, Can le chien, contre les rats...

Morris le chat n’est pas le seul de cette liste d’animaux impressionnante. On a, en effet, le chien de l’État de Oaxaca (le CANdidato, Can étant l’équivalent de cabot) jappant après la lune « Yes we CAN ». De là à croire que Morris et Can s’entendent comme chien et chat, il n’y a qu’un pas. Ensuite, il est possible de passer du coq (d’Aguascalientes) à l’âne (de Ciudad Juarez). Un véritable zoo visant à se lancer ensemble dans un véritable combat de coqs contre les rats, symbole utilisé par ces publicistes de génies afin de représenter les politiciens véreux et corrompus. A bon chats bon rats, comme le dit l’adage. Morris l’énonce clairement, face « à la quantité de rats voulant ce poste, seul un chat peut rétablir l’ordre ». Le coq d’Aguascalientes, du Mouvement Citoyen, semble sur la même longueur d’onde. Les slogans sont variés : « un coq ne sera jamais de la même taille qu’un rat », « il vaut mieux UN coq que MILLE rats » ou encore l’amusante image « ils veulent tous être un coq » mettant en scène des rats à plume et à crête.

Cette véritable basse-cour politique vient rafraîchir une campagne réellement monotone. Cette chasse aux rats, organisée par Morris ou par le coq à Aguascalientes confirme le ras-le-bol des électeurs face à une corruption toujours plus globale dans la vie politique mexicaine. Le « Aguas con el gallo » slogan officiel de José Luis Novales, candidat du Mouvement Citoyen à Aguascalientes confirme l’importance de l’outil de l’humour et du double sens. « Aguas » étant d’une part le diminutif du nom de la ville d’Aguascalientes, la phrase serait donc traduisible de la manière suivante : « Aguascalientes avec le coq ». Néanmoins, le terme « Aguas » peut également signifier d’une manière colloquiale attention, ce qui reviendrait à dire « Attention au coq », un message adressé implicitement aux rats.

Une affiche du Mouvimiento Ciudadano représentant leur mascotte, le coq. Le texte dit "Ils veulent tous être un coq" en référence aux politiciens opportunistes et corrompus prêts à se "déguiser" pour plaire.


Une autre affiche du Movimiento Ciudadano à Aguascalientes, le texte disant "Il vaut mieux un coq que 100 rats", le rats faisant référence aux politiciens corrompus.


« Eux ils investissent à Dubaï, nous nous apportons ici l’usine Nissan ».

Le dernier éclat politique dans le pays date de seulement de la moitié de mois de juin et mouille l’ex-gouverneur d’Aguascalientes, Luis Armando Reynoso [de 2004 à 2010], et son fils, Luis Armando Reynoso Jr, que beaucoup dans la ville appelle Luis Armando Rey [Roi]. Les deux hommes sont accusés d’avoir détourné près de 50 millions de pesos minimum, investis notamment dans de luxueux appartements à Dubaï pour la famille. L’enquête de la PGR [la Procuraduría General de la República]  est menée au niveau fédérale, ce qui signifie que plus rien ne peut sauver ces deux figures de la province. Un véritable tsunami politique dans cette campagne, qui a été consenti par le président Enrique Peña Nieto.

Toutefois, ce qui aurait pu être vu comme une grande victoire politique ne reste pour beaucoup de mexicains qu’un arbre qui cache la forêt. En effet, les deux hommes politiques d’Aguascalientes, du Partido de Acción Nacional, ont vu la justice s’attaquer à eux car le président Peña Nieto, du Partido Revolucionario Institucional, n’avait aucun intérêt à les protéger. Par exemple, les rumeurs de fraudes et de détournements d’argent de l’ancien gouverneur de l’État de Tabasco, Andrés Granier [de 2006 à 2012] sont sur toutes les lèvres, mais ce dernier, du PRI, le même parti que le Président, n’a pas été inculpé. Comment est-il donc possible de croire en l’action des politiciens que tous voient comme des fraudeurs ou des voleurs ?

« Les ennemis de mes ennemis sont mes amis ».

Un meeting de Toño Martin del Campo, le candidat de l'étrange alliance entre le PAN et le PRD à Aguascalientes.

Toujours est-il que la multiplication des scandales pourrait-être à l’origine de la politique « c’est pas moi, c’est les autres » utilisée par certains partis-animaux. Celle-ci risque fort d’être couronnée de succès mais elle enterre totalement le débat d’idée dans le pays. Les candidats s’empressent tous à critiquer l’action de Reynoso dans l’État d’Aguascalientes. Les pancartes « Eux ils investissent à Dubaï, nous nous apportons ici l’usineNissan » utilisées par les Verts croissent. Tout comme les véritables vendettas ou règlements de compte politique, qui commencent par des alliances contre-natures, se basant sur la machiavélique phrase « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Ainsi le PAN, classé comme étant un parti de droite a présenté un candidat à Aguascalientes également soutenu par le PRD, classé comme étant de gauche, afin de contrer le PRI (de centre gauche). Imaginez en France un candidat présenté conjointement par le Front de Gauche et l’UMP afin de barrer le PS ?


Cette campagne montre, en tout cas, que l’échiquier politique au Mexique ne signifie à ce jour plus grand-chose, il est difficile de différencier la droite de la gauche, l’absence d’idées ou de débats nuit gravement à ce pays où les jeunes finissent par vouloir voter pour un coq, chat ou chien plutôt qu’un rat corrompu.

17 avril 2013

Le cirque de la détention d'Elba Esther.



Le 6 février 1945, dans la ville de Comitán, au Chiapas [un Etat au sud du Mexique, ndb] est née Elba Esther Gordillo, qui est considérée aujourd’hui comme étant la femme la plus puissante du pays aztèque, ou du moins qui l’était, jusqu’au 26 février 2013.

L’ex-leader du Syndicat National des Travailleurs de l’Éducation [le S.N.T.E., un des syndicats ayant le plus d’influence au Mexique, qui réunit les membres de la S.E.P. (le ministère de l’Éducation Nationale) qui contrôle l’éducation publique du pays, ndb] a commencé sa trajectoire politique en avril 1989, quand elle a été désignée Secrétaire Générale du S.N.T.E. Or, à ce moment-là le pouvoir gouvernemental était aux mains de Carlos Salinas de Gortari, politicien mexicain, membre du P.R.I. (Partido Revolucionario Institucional) élu d’une manière contestable en 1988.

Cela fait donc depuis 24 ans que la polémique a commencé. L’opposition du P.R.I. soutenait que la nouvelle administration du corps des professeurs n’était qu’un cadeau intéressé offert à Gordillo. Une offre d’une bienveillance réciproque. La femme d’origine du Chiapas récupérait ainsi un poste prestigieux, alors que Carlos Salinas de Gortari pouvait s’assurer de l’appui des professeurs et de leur soutien pour les échéances électorales futures. Le S.N.T.E. en a même perdu son essence protestataire, pour être utilisé dans un but politique.

Elba Esther Gordillo, avant le 26 février 2013.

Elba Esther Gordillo, la femme la plus puissante du Mexique.

Le pouvoir de cette femme a, néanmoins, augmenté considérablement avec les années, elle a réussi à exercer divers postes politiques à l’intérieur même de la politique mexicaine, ce qui était impensable pour une personne étant en même temps syndicaliste [elle a été élue 3 fois en tant que député du District Fédéral (le nom de la capitale du pays, Mexico DF) et à une occasion en tant que Sénatrice, tout cela représentant le P.R.I., le parti qui l’a installé à la tête du S.N.T.E., ndb].

Néanmoins, comme dit l’adage, chaque histoire d’amour a une fin, et celle entre le P.R.I. et « Elba Esther » s’est rompue quand la politicienne n’a pas voulu reconnaître sa défaite lors des élections internes du parti pour décider du futur président du Comité Exécutif [le président du parti] en 2005. Dès lors, la femme la plus puissante du pays a tout tenté pour mettre des bâtons dans les roues de son ancien allié. Elle a, par exemple, fondé un nouveau parti, la « Nueva Alianza » [la Nouvelle Alliance]. Il s’agit d’un mouvement à l’idéologie néolibérale composé des proches de Gordillo, anciens membres du syndicat, qui selon les rumeurs ont été « forcés » de rejoindre le parti afin d’augmenter le capital politique du groupe sous peine de perdre leurs bénéfices syndicaux.

Le Gouvernement Fédéral contre le Syndicat National des Travailleurs de l’Éducation. 

Le panorama électoral du Mexique pour les élections de juillet 2012 n’était pas réellement favorable au P.R.I., absent du pouvoir depuis les deux derniers mandats du président Fox et du président Calderón (du P.A.N. [Partido de Acción Nacional]). La seule possibilité pour le P.R.I. était donc de sceller plusieurs alliances comme avec le parti écologique (Partido Verde Ecologista de México) et la « Nouvelle Alliance » d’Elba Esther afin de s’assurer de la future élection du candidat Peña Nieto. Cependant, Gordillo n’allait pas se vendre sans contrepartie, elle a donc finalement obtenu en échange 2 places de sénateurs qui étaient destinées à sa fille et à son gendre, comme quoi la corruption a bel-et-bien toujours sa place dans le pays aztèque. Néanmoins, l’accord n’a pas vu le jour, le P.R.I. ayant promis quelque chose d’utopique afin de s’attirer l’aide de Gordillo pour les élections. Ayant eu vent de cette « malversation », la leader syndicale s’insurgea et décida de présenter un candidat contre Peña Nieto, en la personne de Gabriel Quadri.

Élections présidentielles et vendetta politique. 

Les élections présidentielles de juillet 2012 ont été facilement gagnées par le P.R.I. de Peña Nieto, malgré des accusations de fraudes de la part de ses opposants. La vendetta politique pouvait commencer dès le 1er janvier, jour de prise de possession du nouveau président. Pour le P.R.I. qui a retrouvé le pouvoir après 12 ans de disette il fallait à tout prix se débarrasser de la leader du S.N.C.T. Il était tout simplement impensable de lui pardonner sa décision de présenter un candidat dissident. 

La volonté de vengeance, conjuguée à l’impopularité de Peña Nieto, dont la légitimité était contestée dès sa prise de pouvoir, a obligé le parti à trouver une manière de générer un climat de confiance dans le pays. L’idée était donc simple : arrêter la femme la plus puissante de la nation, mais qui était coupable d’une corruption dont la réputation était devenue internationale. Elba Esther Gordillo était donc la cible d’un pouvoir cherchant tout simplement à la sacrifier sur l’autel public pour tenter de sauver les apparences. 

Elba Esther Gordillo en compagnie du président du Mexique, Enrique Peña Nieto.

Le Jugement Dernier. 

Ce pari a donc été relevé le 26 février 2013, quand la Justice mexicaine a arrêté Elba Esther, l’accusant de détournement d’argent du syndicat vers ses comptes personnels. La réalité est proche. L’opinion politique le savait depuis des années, Elba Esther a disposé de nombreuses chirurgies avec les fonds du S.N.T.E. ou de la « Nouvelle Alliance », sans parler des 59 HUMMERS que la syndicaliste a offert à ses proches collaborateurs, en passant par les nombreuses propriétés de Gordillo ou encore son jet privé. 

La nouvelle de l’arrestation de Gordillo a eu un impact immédiat pour l’opinion publique mexicaine, à la manière de la libération de Florence Cassez, le P.R.I. a donc réussi son coup. Les médias ont été focalisés sur l’évènement, décrit comme étant le premier pas de l’administration Peña Nieto contre une corruption au niveau national. 

Cependant, au même moment, les groupes contestataires, et les réseaux sociaux, ont commencé à dénoncer l’attitude de P.R.I., considérant cette affaire comme « un coup politique ». Les enquêtes d’opinion ont, en effet, dès la date de l’arrestation de Gordillo, grimpées en flèche en faveur du gouvernement au pouvoir [une augmentation de 6 points d’opinion favorable pour le Président en une journée, ndb].

L’autre point délicat était le suivant. La réforme de l’éducation promise par Peña Nieto stagnait, face aux refus total des professeurs et surtout du S.N.T.E. contrôlé par Gordillo, toujours aigrie. Le seul moyen de faire passer cette promesse n’était-il pas de se débarrasser une fois pour toute de la barrière qu’elle représentait ?

L’arrestation d’Esther Gordillo le 26 février dernier a donc été bien vue par l’opinion publique mexicaine, heureuse de voir enfin une des figures les plus corrompues derrière les barreaux. Le message n’a néanmoins pas été pleinement accepté car l’ombre de la vendetta politique et de l’arrestation intéressée plane sur ce dossier. Pour être totalement approuvé, le président Peña Nieto doit se montrer réaliste et continuer à lutter contre la corruption à grande échelle, en se focalisant par exemple sur les cas d’Arturo Montiel [ex gouverneur de l’État de Mexico, ndb], des frères Moreira [les deux ayant été gouverneur de l’État de Coahuila, ndb] qui sont connus pour beaucoup d’actes illicites mais qui sont membres d’un bloc du P.R.I. trop influent et proche du pouvoir pour être détenus.

25 janvier 2013

Le cas Florence Cassez divise le Mexique.


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Il y a sept ans Zinedine Zidane fracassait le sternum de Marco Materazzi lors de la finale de la Coupe du Monde en Allemagne. Il y a sept ans, Barack Obama n’avait passé qu’une petite année à représenter l’Illinois au Sénat américain : un novice. Il y a sept ans, le mois de mars voyait les bourgeons fleurir et les manifestants colorer les rues des villes françaises pour lutter contre le C.P.E. [contrat première embauche, nldr], projet du gouvernement Villepin. Bref, il y a sept ans, on avait tous, logiquement, sept ans de moins. Mais pendant le mois de décembre 2005, un autre évènement eu lieu, l’arrestation de la française Florence Cassez par la justice mexicaine. Elle vient d’être libérée le 23 janvier 2013, après avoir passé… sept ans en prison. Sept ans, c’est long.

 D’Eurodif à Tepapan.

Intéressée par les cultures et les langues, la jeune française décida en 2003 de quitter son travail à l’Eurodif de Lille pour rendre visite à son frère installé au Mexique afin d’y apprendre l’espagnol. Elle se lança ainsi à l’aventure, travaillant au début pour son frère, puis finalement atterrissant dans un cabinet d’architecte, où elle commença à fréquenter un client, Israel Vallarta Cisneros. Ils finirent par habiter ensemble, passant leurs weekends dans le ranch d’Israel, environ 20 kilomètres au sud de Mexico. Un lieu lointain, isolé, où de nombreuses voitures étaient stationnées, Israel vivant des réparations et de la revente de ces dernières. Malgré leur rupture, Florence resta vivre dans le ranch de septembre à décembre 2005, avant de trouver un autre pied-à-terre. Et c’est alors, le 8 décembre 2005, que l’A.F.I. (Agencia Federal de Investigaciones, l’équivalent du FBI mexicain) intercepta la voiture de Vallarta et interpella les deux personnes.

Florence Cassez sortant de la prison de Tepapan protégée par un gilet par balle.

La « diabolique sanguinaire » tombe avec le chef du Zodiaco.

L’histoire de cette Lilloise de 38 ans a tout d’un cauchemar, le genre de rêve où l’on se réveille en sueur et où l’on est incapable d’expliquer ce qu’il s’est réellement passé. Les charges sont lourdes, il se trouve qu’Israel Vallarta est connu par la police comme étant le chef d’un groupuscule de séquestreurs nommé le Zodiaco, proche des narcotrafiquants. Le rapt était réellement une spécialité de son compagnon : il a reconnu officiellement dix enlèvements et un meurtre, mais le total pourrait atteindre des chiffres plus vertigineux. Jugée complice, elle resta en prison jusqu’au jugement de son ex-compagnon en 2008, à la suite duquel elle est condamnée à 96 ans de prison, ramenés à 60 ans en 2009.

Dès lors la police utilisa le cas Cassez comme un avatar de l'efficacité de son action contre le crime-organisé. La presse ne se fit pas prier pour relayer cette stratégie de communication, faisant de Florence Cassez une « diabolique sanguinaire ». Symbole de la réussite du président Calderón, la Française fut considérée comme un membre à part entière de la bande de Zodiaque et la médiatisation du couple hétéroclite transforma ce dossier en un exemple parfait pour illustrer la poigne nouvelle de l’État dans un pays corrompu et habitué aux règlements de compte. Il était en effet difficile à cette époque de croire en son innocence et ce, malgré les pressions de plus en plus appuyées de Nicolas Sarkozy. La justice mexicaine ne flancha pas et continua de faire de Florence Cassez un exemple dans sa lutte contre le fléau criminel touchant le pays.

Un changement de cap dans la presse mexicaine.

La presse mexicaine a toutefois complètement changé de cap depuis quelques mois. Celle qu’ils appelaient la Diabolica n’aurait en effet pas bénéficié d’un procès équitable. L’affaire est donc rapidement devenue un scandale politico-judiciaire. En voici les étapes : le fondateur de l’A.F.I., Genaro García Luna, était à la tête de l’agence au moment des faits et Calderón n'avait été élu que quelques mois plus tôt sous la bannière du « Limpiar el país por un México seguro para tí y los tuyos »[1]. Or, les résultats de la police étaient calamiteux et García Luna devait inverser la tendance pour sauvegarder la réputation de son agence. L'affaire Cassez tomba à point nommé et Genaro García Luna (souvent accusé d’être proche des narcos [1, 2]) fut même, par la suite, nommé Ministre de l’Intérieur par Calderón.

Les autorités ont toutefois fini par avouer que l’arrestation était un « montage » de l’A.F.I., bafouant les droits civils de la Française. On a en effet omis de présenter les présumés coupables au ministère public, ce qui est une infraction aux règles de la Constitution. Par ailleurs, la mise en scène assez grossière d'une vidéo a laissé de nombreux doutes. Diffusée sur TV Azteca et Televisa[2], cette vidéo montre une famille kidnappée dans le ranch et retrouvés par l’A.F.I. Or, Televisa a confirmé le 23 janvier 2013 (7 ans après les faits) qu’il s’agissait d’un montage télévisé. Depuis, les critiques fusent et les journaux ont changé leur fusil d’épaule, visant cette fois le président Calderón lui-même, séquestré politiquement par un ministre de l’Intérieur trop populaire pour être désavoué. Le cas Florence Cassez est donc devenu une illustration internationale des symptômes du Mexique entre crime organisé, corruption banalisée et politiciens véreux.

« Libre du fait de vices de procédure et non du fait de son innocence ».

Le Procureur Général de la République, Jesús Murillo Karam, a donc annoncé que la Française a été « libérée du fait des vices de procédure propres à son procès et pas de son innocence ». Car même si les  pratiques illégales de García Luna et de Calderón ont été mises à jour, il est toujours impossible d'établir l'innocence ou la culpabilité de Florence Cassez. Cela divise profondément le pays del Aguíla y del Nopal. L’un des otages est d'ailleurs sorti de l'ombre pour critiquer son pays et ses institutions, allant jusqu'à qualifier ces dernières de « porcheries ». Sur les réseaux sociaux, les reproches fusent en direction de la justice mexicaine etde la fourberie du président.

Sept ans de bataille et seulement deux mois pour changer le destin de la condamnée.

Il faut dire que les coïncidences son relativement troublantes sur ce cas. Et c’est surtout la chronologie des faits qui est intéressante. Il se trouve que depuis moins de deux mois (le 1er décembre 2012) le nouveau président mexicain, Enrique Peña Nieto a pris ses fonctions. Or, ce président appartient au Parti Révolutionnaire Institutionnel qui a repris le pouvoir au P.A.N. (Partido de Acción Nacional) de Calderón après 12 ans d'opposition. Et réussir en seulement 2 mois à changer le destin de la Française qui s’est battu pendant près de 7 ans pour clamer son innocence, c’est étonnamment court.  

Á gauche, Enrique Peña Nieto, le nouveau président du Mexique, du P.R.I. et à droite Felipe Calderón, l'ancien président du pays, représentant le P.A.N., lors d'une des nombreuses réunions qu'ils ont tenu pendant la période de transition.

Le système judiciaire mexicain est composé de onze juges, qui dirigent la Cour Suprême de la Nation, nommés par le Sénat. Le président, lui, a le droit de remplacer seulement les « absents » c'est-à-dire les personnes décédées, ce qu’il a fait en la personne d’Alfredo Gutiérrez Ortíz Mena, un de ses proches collaborateurs. Afin de voter ou non la libération de Florence Cassez, les cinq magistrats s’occupant de ce cas doivent s’accorder sur une majorité absolue (3 sur 5) pour valider la décision, ce qui n’a jamais été le cas avant le jour fatidique du 23 janvier 2013. Alfredo Gutiérrez Ortiz Mena, le proche du président a donc logiquement suivi ses volontés, mais qu'en est-il des autres juges qui avaient repoussé il y a peu la libération de la Française 1 vote contre 4. Mystère. On peut, dès lors, se demander comment des personnes qui ont travaillées sur la même affaire depuis aussi longtemps peuvent changer d'avis si rapidement, cela peut même conduire à des soupçons de corruption à grande échelle dans le système judiciaire mexicain. 

Un jackpot politique pour Peña Nieto ?

Il faut signifier clairement que, pour le nouveau président, le fait de libérer Florence Cassez est une grande réussite. Marquant la fin de la politique offensive envers le crime organisé de son prédécesseur et donc relançant le statu quo des deux côtés. Dans le même temps cela permet aux relations franco-mexicaines de prendre un nouveau départ, point crucial pour l’économie, car cela signifie le développement d’échanges commerciaux importants avec les autres membres de l’Union Européenne, comme l’Allemagne, qui avaient été freinés par Paris.

Par ailleurs, le pouvoir exécutif a réussi à tourner sa libération d’une manière parfaite pour ses concitoyens peu attentifs, prenant pour justification les vices de forme et non pas l’innocence de Florence Cassez. Cette attitude a donc encore plus mis en difficulté la politique du P.A.N. de Calderón en faisant de Peña Nieto le sauveur du système judiciaire mexicain et en discréditant totalement la politique de son prédécesseur. Parallèlement à cela, en refusant de déclarer la Française innocente, il a réussi à garder  le soutien de l’opinion publique (à part quelques déflagrations sur les réseaux sociaux) en épargnant les victimes du gang.

Une attitude trop victorieuse de Paris face au scepticisme de Mexico.

Un certain scepticisme a donc vu le jour au Mexique, ce 23 janvier 2013, lors de la libération de Florence Cassez. Entre symbole d’une lutte qui semble abandonnée contre les narcotrafiquants liée au mandat de Calderón et irrégularité judiciaire flagrante, la Cour Suprême a décidé de libérer la Française. Les arguments développés par ses avocats concernant les vices de procédure ont eu le poids suffisant pour qu’elle retourne en France sans avoir été innocentée par la justice mexicaine. Cela peut amener, tout de même, à se demander si son jugement n’a pas été qu’un traitement de faveur en rapport avec sa nationalité. De nombreux(ses) mexicain(e)s se trouvent en effet dans des cas similaires, mais sont toujours en prison. On peut également se demander si le président Peña Nieto n’a pas utilisé cet affaire pour asseoir un peu plus son pouvoir récent.

Face à cette situation tendue, Paris devrait peut-être revoir sa copie et accueillir Florence Cassez d'une manière plus humble, pas comme une héroïne ou une nouvelle « Ingrid Betancourt » reçue par le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, et d'autres diplomates. Elle reste une ex-prisonnière, libérée pour un vice de forme, et n'est en rien innocentée des charges qui pesaient contre elle (qui concernent des vies humaines) par la justice mexicaine.



[1] « Nettoyer le pays pour faire du Mexique un pays sûr pour toi et les tiens »
[2] Les réputations sulfureuses de ces deux empire de la Télévision n’est plus à prouver, ils ont été accusés d’avoir soutenu « plus que la normale » le candidat du PRI et futur vainqueur Enrique Peña Nieto, déclenchant un mouvement de protestation de la part des étudiants de Mexico nommé YOSOY132 en référence à une assemblée dans une université qui avait « chahuté » le candidat du PRI et qui avait été injustement dénigré par les deux chaînes.